par Natacha Duviquet
Déléguée générale du réseau TRAS
« Par des frictions étranges et chaotiques,
des cultures naissent »
Anna Tsing, anthropologue
Faut-il rappeler, avant d’aborder la question d’un réseau arts et sciences, que arts et sciences n’est pas à proprement parler un champ ? mais plutôt une constellation. Ce n’est en aucun cas une esthétique. En ce sens la critique et théoricienne de l’art Anne-Marie Duguet précise : « Ce qui est partagé par l’artiste et le scientifique, c’est une attitude de découverte, de curiosité sur les phénomènes et surtout d’essayer de voir au-delà, de ce qui est observable, de ce que nous connaissons. Bien avant l’expérimentation, il y a une sorte de disponibilité qui est commune. »
On rencontre de nombreuses expressions tentant de définir ces démarches : Art-Science, Arts & Sciences, arts et sciences, art et science, etc. Chacune de ces expressions est indicatrice d’un croisement des disciplines. Mais quel en est le point de convergence ? C’est la recherche.
Il serait dangereux de réguler l’usage de telles expressions. Cela tendrait à circonscrire des actions multiples et surtout délimiterait la constellation arts sciences comme un champ, un domaine alors qu’il s’agit d’autre chose : d’interconnaissances, d’expérimentations prenant des formes différentes sans esthétique préconçue et selon le mode d’actions – s’il y a une collaboration active ou simplement des échanges par exemple.
Il existe des zones d’indiscernabilité aussi entre art et science aujourd’hui. Cette porosité à l’œuvre questionne deux champs qui ne sont plus l’un en face de l’autre mais en capacité de se nourrir, de mettre en commun un processus de création, voire d’inventer un nouveau territoire entre l’art et la science.
La naissance du réseau TRAS et ses objectifs
La Transversale des Réseaux Arts Sciences, TRAS, créée en 2017, est composée d’une pluralité de structures investies dans des projets reliant artistes, chercheur.euse.s et citoyen.ne.s : des structures artistiques et culturelles comme des théâtres (des scènes nationales, des théâtres privés), centres culturels et de culture scientifique, centre de création musicale résidences de création, collectifs et associations œuvrant dans le champ de la médiation…Mais aussi des universités et des laboratoires de recherche.
Le réseau compte aujourd’hui une cinquantaine de membres et se développe au quotidien : la majorité de ces membres est répartie sur l’hexagone avec une ouverture vers l’Europe avec la présence de l’Université du Luxembourg et La Grange, Université de Lausanne.
L’objectif premier du réseau était de réunir des scènes de spectacle vivant autour des créations arts sciences afin de soutenir la production et diffusion de ces projets au sein du réseau et vis-à-vis des parties institutionnelles.
La typologie des membres du réseau s’est élargie en même temps que le contexte sociétal a évolué. Le réseau accueille aujourd’hui, au-delà des structures, des artistes et scientifiques engagés par les sujets arts sciences.
De nombreuses pratiques des arts du XXIème siècle se fondent de plus en plus sur un dialogue fécond avec les sciences (fondamentales, appliquées, expérimentales, recouvrant non moins les sciences humaines et sociales). Ceci correspond à un profond questionnement des artistes sur la manière de raconter le monde d’aujourd’hui, la manière d’interroger aussi, par le sensible et les percepts, les sujets contemporains. Mais cela correspond aussi au désarroi des scientifiques qui constatent des difficultés croissantes à « dire » et « faire entendre » la recherche scientifique.
Les projets arts-sciences prennent alors une nouvelle résonance. L’interdisciplinarité devient un véritable moteur de transformation destiné à répondre aux enjeux contemporains, notamment les questions cruciales liées à l’environnement.
Pour TRAS, l’hybridation entre arts et sciences est envisagée comme un levier transformateur de la manière de penser et de mettre en œuvre les projets, de faire évoluer les pratiques et de décloisonner les mondes.
Cette hybridation déploie une multiplicité de points de vue, ouvre à d’autres imaginaires et renouvelle les formes de connaissances, de pratiques artistiques et de savoirs. Ces collaborations arts et sciences et leurs médiations œuvrent à la cohésion sociale et favorisent l’émancipation des publics donc « l’encapacitation » citoyenne.
Elles suscitent de nouvelles coopérations et permettent de relier entre eux, autour d’une thématique commune, une multiplicité d’acteur.trice.s et de publics participants. Elles contribuent aussi à la recherche de solutions environnementales, éducatives, économiques et sociales dans le contexte actuel de fortes mutations, d’urgence climatique et de tensions sociétales.
La nécessité de la rencontre
Dans ce contexte, il est nécessaire de faire aussi évoluer nos manières de collaborer, de travailler, de transmettre, d’agir.
Les arts et les sciences sont agissant.e.s chacun.e.s à leur endroit. Les collaborations arts et sciences promeuvent de nouveaux paradigmes dans le domaine de la création mais aussi dans la relation au travail et au savoir : ainsi en va-t-il par exemple d’une dimension plus horizontale et coopérative du travail, de la place du sachant.e qui peut être tout aussi bien un.e scientifique, un.e artiste voire le public.
Ces relations déplacent les regards et analyses de chacune des parties.
Les scientifiques voient dans ces collaborations la possibilité de sortir de leur cadre défini de recherche afin de laisser place à d’autres modes d’action et de pensée. Ces derniers permettent, par exemple, d’utiliser un outil ou un protocole de recherche différemment.
En effet, à plus long terme et avec une forte interaction entre artistes et scientifiques, des pistes originales de recherche souvent très risquées scientifiquement peuvent être développées avec succès. En décalant les points de vue et aussi les méthodologies, l’expérimentation s’enrichit et la recherche peut produire de nouveaux résultats, inattendus.
Quant à eux, les artistes peuvent avoir accès à des données scientifiques et ainsi aborder leurs questionnements grâce à des faits concrets, expérimentés et validés.
Plus que la sérendipité, ces compagnonnages favorisent une pensée en arborescence, une hybridation des champs de connaissance qui s’accomplit par palier dans la collaboration.
Ces collaborations, de par leurs résultats sur la recherche et la création et de par leur forte dimension expérimentale, sont, de fait, de plus en plus souhaitées par les champs scientifiques et artistiques et mises en œuvre.
Un réseau permet de fédérer des initiatives, permet à ses membres de se connaitre et d’agir ensemble afin de coproduire des projets arts-sciences bien entendus, de les diffuser. Il est aussi et surtout un lieu de pensée et d’actions destiné aux parties prenantes (de la culture, de l’éducation, des sciences, les institutions collectivités territoriales et ministères) et plus largement la société, afin qu’elles s’en emparent.
Nos missions sont ainsi de l’ordre du politique (au sens de la vie de la cité, et plus largement de l’organisation de la société) : agir comme un « think tank » en capacité de construire des actions communes, de s’adresser aux parties prenantes, de mobiliser les acteur.trice.s mais aussi de mettre en mouvement les politiques publiques. C’est un point crucial quand la recherche, l’art et plus largement la culture sont fragilisé.e.s.
Un réseau, c’est évidemment avant tout une plateforme de rencontres, d’échanges entre pairs. C’est la possibilité de travailler avec une diversité d’acteur.trice.s, d’échanger sur ses manières de travailler et de tenter de modéliser les interactions arts et sciences.
Le réseau TRAS se mobilise aussi autour de grandes enquêtes et études et autour de groupes de travail animés par les membres.
Un véritable laboratoire d’idées
Les membres de TRAS se sont mobilisés autour de quatre grandes questions inhérentes aux arts et sciences sous la forme de groupes de travail.
En premier lieu un observatoire dans lequel est née une première enquête nationale des acteurs arts-sciences en 2023 et il y a quelques mois une étude anthropologique autour de sept projets art, science et société . Cet observatoire permet de cartographier les acteurs de cette constellation et surtout d’observer ce qui est à l’œuvre, d’en rendre compte. Sont aussi étudiées les transformations à l’œuvre pour chaque discipline.
Un autre groupe questionne et analyse les modalités d’interactions entre artistes et scientifiques. Ce groupe est animé par une directrice de recherche du CNRS et une enseignante-chercheure en art. Il collecte et interroge les types de rencontres, les différents lieux d’expérimentation, et la manière dont ces liens se tissent et se développent. Il interroge aussi la question de la documentation, cruciale pour analyser le travail produit et le restituer.
Un troisième groupe de travail s’intéresse aux questions d’éducation artistique et culturelle (EAC) et de médiation des projets arts-sciences à l’adresse des publics. Qui sont ces publics ? Quelle est leur place ?
Des outils de compréhension des spécificités des médiations arts et sciences sont ainsi élaborés.
Les publics ne sont souvent plus de simples spectateurs mais agissent comme sachants et/ou observateurs au cœur même de la genèse du projet.
Cela concerne aussi la question de savoir comment transmettre ce travail singulier né de cette collaboration entre artiste(s) et scientifiques(s) ? Ainsi se posent autant de questions qu’il y a de profils autour de cette terminologie des « publics ».
Un dernier groupe se réunit autour de la production-diffusion des projets. Comment produire (ensemble) puis créer un vrai circuit de diffusion de ces projets, qui vont du spectacle vivant aux arts visuels ? ; comment démontrer leurs qualités et les rendre visibles à nos institutions, partenaires et publics ?
Ces quatre groupes de travail produisent de nouveaux contenus pensés par des scientifiques, des artistes, des responsables culturels. Ces contenus ont été pensés en commun et permettent de s’affranchir des cadres dans lesquels chacun.e évolue. Ces contenus alimentent nos échanges et permettent de créer des outils, des formations destinés aussi à nos partenaires institutionnels.
Ce laboratoire d’idées est porté par l’idée de la nécessité de créer une documentation active des projets arts et sciences partagée et partageable.
Faire corps
L’émulation et l’intelligence collective du réseau sont similaires à la vie des projets arts et sciences, foisonnantes et multiples. Être en réseau, c’est faire valoir la place des projets arts et sciences dans la société, démontrer leur capacité d’agir sur les politiques publiques en étant de véritables laboratoires d’expérimentation.
Il est nécessaire de « faire corps collectif » afin de porter de nouveaux récits et de nouvelles formes susceptibles de toucher l’ensemble de la société. Ces projets hybrides démontrent qu’il est possible d’innover « sociétalement », d’aborder autrement cette nouvelle dimension cosmologique que nous vivons, très bien expliquée par Bruno Latour, en mettant en place un dialogue pluridisciplinaire fécond.

